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"Scoop"
De Woody Allen
Pays : USA, GB
Avec : Scarlett Johansson, Hugh Jackman, Woody Allen, Ian McShane...
Année : 2006
Genre : Comédie policière
Durée : 100 mn
L'histoire. Alors qu'elle participe à un numéro de magie de Splendini alias Sidney Waterman, la jeune et charmante journaliste débutante Sondra Pransky voit le fantôme du défunt journaliste Joe Strombel s'adresser à elle pour lui annoncer un scoop extraordinaire sur l'identité du "Tueur au Tarot". Celui-ci se révèlerait être un séduisant aristocrate répondant au nom de Peter Lyman. Euphorique à l'idée de voir sa carrière démarrer en trombe grâce à cet inatendu scoop, Sondra enquête aux côtés de Sidney en usant de ses charmes et en se faisant appeler Jade Spence. Mais, alors que les indices accusant Peter de bel et bien être le tueur se bousculent, elle tombe peu à peu amoureuse de lui...
Voilà plus de 40 ans que Woody Allen enchante le public avec des oeuvres souvent drôles et parfois plus sérieuses - mais pas graves pour autant, en tout cas toujours intelligentes et teintées de légèreté. Ce clown philosophe assez cynique, au faciès dépressif, mais toujours bon enfant semble regorger d'idées, compte tenu du rythme plutôt rapide auquel il enchaîne les films. Il paraîtrait pourtant qu'il apporte un soin tout particulier à chacun, puisque le succès lui fait les yeux doux depuis un bon moment. Toutefois, il commençait à lasser ces dernières années. Son style inimitable, jadis en perpétuel renouvellement semblait stagner et s'est mis à plus ou moins agacer. Ses derniers films n'ont que peu enthousiasmé les critiques et le public et n'ont donc pas rempli les salles comme il fut un temps.
L'année dernière, notre ami Woody revenai très en forme avec
Match point, pour lequel il quittait et son genre de prédilection (la comédie) et sa ville natale (New York). Très en marge du reste de l'oeuvre du cinéaste, le film fait, à la surprise générale, l'unanimité - jusqu'à être considéré comme le chef d'oeuvre de son auteur.
Avec
Scoop, comédie policière décontractée et décomplexée, Allen multiplie les ressemblances avec
Match point tout en effectuant un étonnant et jovial retour aux sources. Il en résulte un film somme toute assez paradoxal dans son principe, mais diablement efficace et harmonieux, rempli à raz bords de bonnes idées et de tendresse.
Ainsi, nous revoilà dans le Londres de
Match point, accompagnés à nouveau par la charmante Scarlett Johansson - qui a ici troqué son de pulpeuse et provocatrice femme fatale contre celui d'une journaliste naïve et binoclarde pas vraiment sexy. Cette fois, Woody Allen fait aussi partie du voyage en tant qu'acteur (ce qui était le cas dans la majorité de ses films mais pas dans
Match point) et rend ainsi l'ambiance tout de suite plus... allenienne. En effet, le bonhomme fait des ravages (dans le bon sens du terme) non seulement - et bien sûr derrière la caméra, mais aussi - et surtout devant celle-ci. Son style envahit et crève littéralement l'écran : ses gestes, ses manières, ses répliques, sa voix, ses mimiques... Tout dans sa façon de jouer (donc dans sa façon d'être en quelque sorte) prête à rire - voire à éclater de rire. Il faut dire que son personnage de magicien américain maladroit, pas du tout habitué à rouler à gauche, et qui s'improvise à la fois père et détective, est taillé sur mesure pour ce grand et grandiose comédien qu'il est. Sans lui, ou avec quelqu'un d'autre dans son rôle,
Scoop ne serait pas grand chose.
D'ailleur, chaque élément de ce film, qu'il soit important ou minime, est absolument indispensable. C'est là que résident la plus grande force et la plus grande faiblesse de cette oeuvre : il suffirait que l'on ôte ne serait-ce qu'une minuscule pierre à cette édifice idéal pour qu'il s'écroule, pour que le parfait equilibre sur lequel repose tout le film s'émiette jusqu'à être anéanti. Tout est modelé, agencé, organisé, placé, édifié et maîtrisé avec un sens de la perfection inouïe, de sorte que rien ne doit être changé, ou c'est la catastrophe ; car
Scoop est quasiment dénué de véritable défaut. Sens de l'espace et de la durée, élégance de la mise en scène, joie communicative de filmer et dêtre filmé, jeu très convaincant des acteurs, scénario et dialogues bien écrits, intrigue prenante... Il est impossible de reprocher quoi que ce soit à ce film, tout comme il est impossible de trop le couvrir d'éloges ou de le qualifier de chef doeuvre. En effet, ce n'est pas un chef d'oeuvre, car il lui manque de l'originalité, de la substance, de la profondeur ; mais le fait qu'il soit parfaitement achevé est indéniable.
De toute façon, ce n'était pas dans les intentions d'Allen de faire un chef d'oeuvre. Mais son film, qu'il plaise ou non, est irréprochable, admirable, exemplaire - une étape indispensable dans l'accomplissement de l'oeuvre de son auteur. L'harmonie y règne en douce souveraine et on peut facilement y voir la matérialisation de la maturité artistique, dans le sens où ce film apparaît comme une sorte de bilan. Par contre, on ne parlera pas de suprématie, car
Scoop n'a d'autre but que celui de divertir avec classe et panache.
Autant
Match point sonnait comme une sorte de révolution - un changement de register aussi radical que magistral, autant
Scoop sonne presque comme un bilan, un aboutissement, une conclusion - cela dit fortement personnelle, agréable et réussie. Sans conformisme ni marginalisme, sans trop se fouler mais en y mettant quand même son coeur, Woody Allen nous offre un nouveau bijou de cinéma, parfait dans les sens où il se trouve dans un juste-milieu idéal - là où les cinéphiles du dimanche et les cinéphages à l'esprit critique très (trop) développé se réunissent pour dire "Chapeau!". Résultat : on s'amuse, on rit beaucoup, et on admire (tout de même) sans se prendre la tête. On sort de la salle heureux, l'impression jouissive d'avoir passé un excellent moment, de ne pas avoir jeté son argent par la fenêtre. On n'en demandais ni plus ni moins.
L'intrigue, règlée selon les principes du vaudeville, s'articule autour de trois personnages entièrement différents qui vont se rencontrer, s'éviter, s'aimer, se haïr, se pièger, se protèger, se déchirer... Le scénario, très intelligent et plutôt complexe - sans être retors, se base sur une succession de châssés-croisés en tous genres, et multiplie les rebondissements, les chausses-trappes et autres coups de théâtre avec maestria. Cette histoire farfelue et pourtant cohérente - qui mêle habilement fantastique, enquête policière, burlesque et suspense, fait réellement vibrer, et, une fois qu'elle vous tient (ce qui devrait se faire dès les premières minutes), elle ne vous lâche pas avant le générique de fin.
L'humour, forcément omniprésent, joue avec différentes sortes de comique (de situation essentiellement, mais aussi de répétition, de mot et de geste) pour un résultat hilarant sans être vulgaire ni même grossier (ce qui est assez rare de nos jours pour être salué), et drôlement intelligent sans être pompant.
Les dialogues, très théâtreaux, sont truffés de détails et de sous-entendus tordants, et sont écrit avec un impressionnant brio.
On retrouve cette théâtralité dans tout les éléments du film, particulièrement dans le scénario (qui est, comme dit précédemment, une sorte de vaudeville) et surtout dans la mise en scène, qui privilégie les plans larges. Cette dernière, parfois simplement excellente, parfois véritablement virtuose, préfère effectivement offrir au spectateur une vision très ample et s'impose donc ici comme un témoin inactif, plutôt que de jouer la carte de la sujectivité.
La psychologie des personnages est ainsi mise de côté au profit de l'intrigue et de la rigolade - choix dans ce cas précis absolument sensé, et qui n'est évidemment pas à blâmer. Allen nous offre tout de même une vision de la Mort plutôt ironique et non dénuée de sens, d'un lyrisme insoupsonné, sans trop s'attarder sur de trop lourdes réflexions métaphysiques mais en donnant une dimension innatendue à son film.
Finalement,
Scoop est un excellent petit (pas dans le sens péjoratif du terme) film sans prétention d'un grand cinéaste, une oeuvre drôle, sympathique, décalée, fraîche et légère qui donne envie d'en redemander. Voir ce grand grand gosse de Woody s'amuser en nous amusant, c'est vraiment jubilant.